J’ai chaussé mes bottes de caoutchouc : Le bouillon politico-financier des terres agricoles à l’Est

Le 31 mars dernier, le Parlement ukrainien a voté à l’arraché, grâce au soutien d’une partie de l’opposition, une loi “historique”, longtemps attendue par les investisseurs, autorisant la cession des terres agricoles, en premier lieu à leurs exploitants, à partir du 1er juillet 2021. Le projet avait jeté une partie des Ukrainiens dans la rue, fin 2019, inquiets à 60% des risques d’une main mise des oligarques ou des grands groupes internationaux sur le tchernoziom national, l’un des sols les plus fertiles au monde.

Pour les autres, cette réforme lève les derniers obstacles d’un sytème unique post-soviétique (moratoire de 2001) entravant les financements pour la modernisation des infrastructures, le développement des étapes de transformation des matières premières. Elle remplit également l’une des conditions clés pour le déblocage d’une aide financière du FMI (10 milliards d’euros).

Les 60% des ukrainiens (les citadins seraient plus nombreux que les ruraux) farouchement opposés à la réforme n’ont pas à regarder trop loin pour trouver des arguments à leur courroux. Localement, le discours nationaliste alimente copieusement la résistance. L’idée et le symbole de la terre fait vibrer la corde sensible de tout Ukrainien*, soit, mais la crainte de la mainmise des oligarques sur les terres et l’arrivée d’entreprises étrangères, pèsent aussi dans les débats. Selon une source proche du pouvoir, le cadre strict de la loi n’autorisant la vente qu’aux ukrainiens dans un premier temps pouvant s’étendre aux étrangers, après un éventuel référendum, laisse les mains libres aux oligarques sans la compétition des investisseurs étrangers. Toutefois, contourner la juridiction ukrainienne est toujours possible dans ce pays, toujours selon cette source.

Face à ce puzzle national, les investisseurs étrangers sont en émoi. Ne sera-t-il bientôt plus possible d’investir dans les terres agricoles de l’Est ? En 2014, la Hongrie puis la Pologne en 2016 ont déjà rigidifier les lois d’accès des terres aux fermiers étrangers quand ce n’est pas d’interdire purement et simplement les investissements étrangers.  Un embarras  pour l’UE qui continue de verser 65 milliards de dollars de subventions chaque année pour le soutien des agriculteurs et des communautés agricoles des pays membres, sans parler des opérations douteuses des élites populistes à la tête de systèmes claniques.

Carole Grimaud Potter

* (re)lire l’excellent article “Les mécanismes de la construction nationale ukrainienne” de K.Bonvin, Center for Russia and Eastern Europe Research